Mercredi soir, il s'est passé quelque chose d'assez incroyable. Mercredi soir, il s'est passé quelque chose d'assez terrifiant. Mercredi soir, il s'est passé quelque chose d'assez étrange. Mercredi soir, j'ai fait la cuisine.
De manière générale, je ne rentre jamais dans ma cuisine. D'abord parce qu'elle est minuscule, ensuite parce qu'elle est mal rangée, enfin parce que je n'en vois pas trop l'utilité. Le midi, je mange au restau et je suis remboursé par ma boîte, le soir je me prends un sandwich, ou des fruits, ou des gâteaux, ou je sors voir des amis... bref, je ne me mets jamais devant mes plaques et mon four, ne fut-ce que pour des trucs basiques.
Le souci, c'est qu'une jeune fille pimpante venait ce soir-là, et qu'elle avait, elle, fait l'effort de cuisiner quelque chose lorsque j'étais passé chez elle. Alors on peut critiquer évidemment, dire que son poulet au curry était dégueulasse, qu'il y avait un peu trop de vin, que sa manière de saler était étrange... mais l'effort était là ! Et du coup, je me trouvais face à un véritable défi.
Comment faire pour cuisiner quelque chose d'à peu près mangeable ? Mon choix se porte sur des pates alla carbonara. Oui, je sais, vous espérez toutes rencontrer un jour un homme formidable qui vous fera un faisan sauce madère sans jamais verser une goutte de sueur ni appeler Picard, mais il se trouve que ce n'est pas mon cas. J'assume.
Déjà, l'expédition au Franprix est un supplice. Que faire, que prendre pour des pates carbonara ? C'est quoi d'ailleurs la carbonara ? J'hésite, je fronce les sourcils, je marmonne. Je prends des lardons, je prends de la crème fraîche, ça me paraît la base. Et après, quoi ? De la sauce tomate ? Ah non, c'est pas la bonne recette.
Le seul souci, c'est que vous, habitants basiques d'apparts basiques, avez tous les ingrédients à disposition chez vous. Moi, non. Du coup je récupère du sel, du poivre, du beurre, des épices qui au final ne serviront à rien, et je me retrouve tout brinquebalant à ramener ça chez moi.
J'arrive à l'appart. La cuisine est en bordel, comme d'hab, il me reste 15mn pour la mettre d'aplomb. No souci, je gère. J'ai du vin ? Ouais j'en ai. Je ne sais pas si c'est un grand cru ou pas, c'est des choses qu'on m'a apporté, mais ça fera certainement l'affaire. Au pire, il me reste de la vodka, du martini, de la manzana.
Ah merde. J'ai oublié les pâtes.
Je cours à l'arabe du coin. Je remonte. J'ai des pâtes.
Ah merde. J'ai oublié quelque chose d'autre.
Dans un éclair de génie, je descends récupérer un tire-bouchon. Car évidemment je n'en ai pas. Ne riez pas, grâce à ce moment de prescience je me suis évité la honte internationale, comme à je ne sais plus qui à qui j'ai proposé récemment des abricots au sirop - avant de me rendre compte que je n'avais pas d'ouvre-boîtes.
Je suis dans les temps, je suis dans les temps, tout est sous contrôle. Je passe sous la douche, c'est évidemment le moment qu'elle choisit pour sonner à la porte. Superbe timing. Je sors en sautillant sur un pied pour me sécher tout en enfilant un jean et en ouvrant, mon torse viril et musclé bien en évidence.
Le vin est servi, il est temps d'aller aux fourneaux. Devant mon manque patent d'habileté, on propose de me remplacer mais NON ! J'y arriverai, c'est une question de réciprocité, chacun son tour, merde ! Moi aussi je sais cuisiner de la daube.
L'eau chauffe mais ne bout pas, j'y mets des spaghettis qui font floub floub, je fais rissoler des lardons à la poele, une délicieuse odeur se répand dans l'appartement, les pâtes sont prêtes et je ne me suis même pas raté. Fier de lui, le Batracien.
Je sers deux assiettes, on se sert, petit moment de flottement: "ah merde, j'ai oublié de mettre du sel".
Mercredi soir, il s'est passé quelque chose d'assez incroyable. Mercredi soir, il s'est passé quelque chose d'assez terrifiant. Mercredi soir, il s'est passé quelque chose d'assez étrange. Mercredi soir, j'ai fait la cuisine !!!!