On s'était dit rendez-vous dans dix ans. Ou presque.
Hier soir, j'ai eu l'occasion de manger avec des amis d'école de commerce. En clair, des gens dont je n'ai à peu près rien à foutre, et que je n'ai pas vu depuis mon départ aux US et mon premier boulot. Ca ne nous rajeunit pas, ça doit bien faire cinq ans maintenant, mon dieu mon dieu, mais où va le monde, où sont nos jeunes années, mignonne allons voir si la rose.
Je dois dire que ça m'a foutu un sacré coup de vieux.
Déjà, sur quinze personnes, nous étions deux célibataires. Tous les autres étaient casés, certains encore avec les filles qu'ils voyaient en école. Il y en a qui se sont mariés, il y en a même trois qui sont papas et un quatrième pour qui ça ne saurait tarder "parce que tu vois, à l'échographie..."
Non, je ne vois pas à l'échographie.
Qu'est-ce que c'est que ces gens qui mènent tranquillement une vie de couple et partagent leur temps entre la famille et le travail en sifflotant gaiement les derniers succès de Justice ? Qu'est-ce que c'est que ces cadres dynamiques bronzés qui montrent avec bonheur des photos de leur rejeton à tous ceux qui demandent, et même ceux qui ne demandent pas ?
Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du commerce. Les gens vieillissent plus vite qu'ailleurs, ou alors c'est moi. Mais je m'attendais à parler de sujets potaches, de cul, de souvenirs d'école, de vacances, de drague, de filles, de faux plans, d'anecdotes intéressantes. Et me voilà à raconter mon boulot pour des gens fascinés qui me demandent combien je gagne, si mon plan d'intéressement n'a pas trop souffert du dévissement de la bourse, et comment se démerder pour mieux gérer son taux d'imposition.
Ca parle Robien, portefeuille d'actions, investissement en flotte de pêche pour défiscaliser, location meublée avec bail d'un an, vacances à Tenerife en hôtel-club all inclusive, mariage, décoration d'appartement. Ca hoche la tête avec mépris en évoquant le cas de certains autres étudiants qui n'ont pas trouvé de boulot à la hauteur de leurs ambitions.
Mais j'ai quoi de commun avec ces gens, moi ? Putain, sortez-moi de là. Je les regarde déblatérer et s'émerveiller sur leurs salaires respectifs sans même qu'ils envisagent en claquer le moindre euro pour autre chose qu'un crédit supplémentaire sur une maison en Ardèche ou un second écran plat pour la chambre du gamin.
Ils m'ont demandé ce que je faisais de mes soirées - ce que j'avais fait hier, par exemple.
J'ai pris une grande inspiration.
Puis je leur ai répondu que j'avais vu Comme t'y es belle en VOD d'un oeil distrait en buvant de la vodka chez un pote homo avec un couple d'amies lesbiennes, une bulgare et une gothique végétarienne en pianotant sur mon téléphone pour me trouver un plan pour la nuit.
Et soudain je me suis senti heureux....