C'était pendant l'horreur d'une profonde journée. La clim tournait à plein, et pourtant j'avais l'impression d'étouffer. Une goutte de sueur perlait sur ma tempe - j'espérais contre toute raison que mon vis-à-vis ne l'avait pas remarquée. Ce n'était pas la chaleur, mais la tension. Mes dents grinçaient à force de serrer les mâchoires, de ne rien laisser paraître de mes émotions.
Je ne suis pas un bon joueur de poker, mais je venais de faire tapis.
En face de moi, mon DG arborait sa tête des mauvais jours. Il avait ma lettre de démission dans la main. Il savait à quel jeu je jouais, mais il ne pensait pas que j'irais si loin. Maintenant, il était coincé. Lui aussi tentait de ne rien révéler, mais un tic tendait sa joue par intermittence. Son stress se voyait. Mauvais point.
Dans le lointain, on peut entendre, très vaguement, le bourdonnement des conversations téléphoniques. Les murs étouffent tout, le sang et la sueur, le baratin des télévendeurs, le babil de nos assistantes, le cliquetis laborieux des ordinateurs des consultants. Nous ne sommes que deux, coupés du monde, coincés dans cette pièce pour un temps indéterminé. Je le vois regarder sa montre discrètement. Pas si discret que ça, mon gars. Tu est pressé ? Pas moi, j'ai toute la journée s'il le faut. Mais en attendant tes contrats ne vont pas rentrer, et tes équipes ne seront pas managées. Fais comme tu veux.
"Putain, tu fais chier quand même" qu'il grogne.
Je reste impassible. Il me fouille du regard. Il détourne les yeux. Il soupire. Il froisse d'une main lasse la lettre devant lui.
"Qu'est-ce que ça veut dire, ça ? T'es pas content ici ? T'es conscient que tu ne trouveras pas mieux ailleurs ?"
Je hausse les épaules.
"Je ne trouverai pas mieux ailleurs, et tu ne peux pas te passer de moi pour l'instant. J'appelle ça être à égalité".
"Je peux recruter quelqu'un d'autre. Un senior."
"Et il mettra combien de temps à être opérationnel ? Six mois ?"
Il sait que j'ai raison. Il change de tactique.
"Dans ton équipe, ils sont plusieurs à avoir les qualités pour être promus. Je peux me passer de toi, si vraiment tu m'y obliges"
"Mais tu n'en as pas envie."
Il ne répond pas. Je pousse mon avantage.
"Et je n'en ai pas envie non plus. J'aime ce boulot, j'aime cette boîte - mais j'ai besoin d'évoluer aussi. Tu sais que j'ai les épaules pour. Alors qu'est-ce qui te bloque ?"
Il a un rire bref et je ne peux m'empêcher de sourire. Qu'est-ce qui le bloque ? Beaucoup de choses. La politique interne, les effectifs disponibles, son budget, mon âge... je le vois plisser les yeux en relisant ma lettre de démission.
Au final, dans une négociation, tout est une question de chiffres. Il sait ce que je rapporte. Il sait ce qu'on lui demande. Comme dans un rêve, je le vois déchirer le papier et sortir un avenant de sa mallette.
C'est gagné.
Vendredi, j'ai mené la négociation la plus dure de ma carrière, et j'y ai gagné deux gars de plus. Yeaaaah baby !