Vous avez déjà vécu des situations où le monde s'effondrait autour de vous ? Mais si, rappelez-vous... des examens foirés alors que vous étiez convaincus de les avoir réussis, des ruptures brutales, des sentiments de trahison... l'univers tremble sur ses bases, et vous avez l'impression que plus rien ne sera jamais comme avant (they say that time is a healer and now my wounds are not the same).
Alors que le train rentrait en gare, je n'imaginais pas que j'atteignais un de ces moments pivots. J'avais un sourire stupide sur le visage, probablement un bouquet de fleurs ridicule (je ne me souviens plus), et je cherchais des yeux la voiture dans laquelle elle m'avait dit être montée. Oh, j'étais nerveux évidemment. Je veux dire, ça faisait plus de deux mois qu'on correspondait quotidiennement, qu'on se parlait au téléphone, qu'on s'écrivait des lettres. Je l'avais mise sur un piédestal. Quelque part, je me demandais comment quelqu'un d'aussi formidable pouvait s'intéresser à moi.
La réponse à cette dernière question n'a pas tardé à arriver.
Elle est descendue du train, plus belle encore que sur les photos. Une mine un peu boudeuse, des yeux magnifiques, des cheveux blonds, les lèvres pleines, les pommettes légères, une trace de maquillage appliqué avec expertise, ni trop, ni trop peu. Elle portait un jean qui épousait ses fesses comme une seconde peau et un bustier qui soulignait la forme parfaite de ses seins. Elle portait sous le bras un carton à dessin, ces grands trucs verts qui font presque un mètre de long. Elle était un rêve éveillé. Tous les doutes que j'avais pu avoir s'étaient envolés.

Et puis elle m'a regardé. Et elle a haussé un sourcil. Et elle m'a dit "ah non, je pense vraiment pas que ça va être possible, là. Je suis assez déçue. Tu avais raison, j'aurais dû demander une photo". Et elle m'a planté là pour trouver un taxi.
...
...
Hum.
Quand on a 19-20 ans, qu'on n'est pas franchement sûr de soi, et qu'on a idéalisé ce jour pendant deux mois, ça fait un peu bizarre comme conclusion. Je me suis pris peu de punches dans ma vie sentimentale, mais ils ont toujours été taille XXL quand même. Je l'ai regardée partir sans qu'elle ne jette un seul regard en arrière.
Et je suis resté seul à me demander si j'allais chialer de rage, de tristesse ou d'orgueil blessé. Je suis rentré chez moi dans un brouillard. Je me suis assis devant mon ordinateur. J'ai relu les mails qu'on avait échangés. Je ne comprenais pas.
Le lendemain, du coup, je n'avais rien à faire. Les conversations qu'on échangeait d'habitude nous prenaient des heures et tout d'un coup il n'y avait plus rien. Un vide énorme dans ma vie. Rien à faire, rien pour le combler. Je suis resté deux-trois jours comme ça, comme un zombie au boulot, puis je me suis décidé à faire quelque chose.
Je me suis inscrit au ju-jitsu.
Je suppose que tout le monde a sa méthode pour surmonter la douleur et l'orgueil foulé aux pieds. Dans mon cas, je me suis mis au sport. Et quand je dis que je m'y suis mis, ce n'était pas à moitié. Je ne voulais qu'une chose, oublier dans la douleur et les courbatures. Je faisais deux heures de leçon chaque jour de semaine, une heure le samedi et le dimanche. Le reste du temps, je le passais dans leur salle de musculation ou à courir dans le bois de Boulogne. Je n'avais qu'un seul objectif: me crever tellement que je pouvais rentrer le soir juste pour me coucher et m'endormir d'un sommeil sans rêves.
Un mois plus tard, j'ai eu ma première ceinture (la jaune, youpi). Les lunettes que je portais m'empêchaient de bien suivre les entraînements. Sur les conseils de mon prof, je me suis donc décidé à porter des lentilles. Et le monde a changé.
J'ai mis ces lentilles pour la première fois un jour de semaine entre midi et deux avant de retourner en stage. J'étais à l'époque en stage dans un cabinet de conseil technique. Pour rejoindre mon bureau, je devais passer par les Ressources Humaines.
Et là, cet après-midi, alors que je me fraie un chemin vers mon travail, je vois deux filles du recrutement qui s'approchent de moi, toutes souriantes.
"Bonjour, tu es nouveau ici ? Tu t'es perdu dans les locaux ?"
Je les regarde, incrédule.
"Euh, non, ça fait un peu six mois que je suis en stage juste à côté de vous"
Gros blanc.
"Ah bon ? C'est con, on n'a jamais discuté, ça te dit de faire la pause avec nous ?"
....
....
Ce jour là, j'ai perdu pas mal d'illusions. On m'avait toujours dit que la beauté intérieure comptait beaucoup, l'intelligence, blablabla, que les filles aimaient la gentillesse, la douceur, tout ça tout ça, que le physique était accessoire.
Et là, il m'a suffi de prendre un peu d'épaules et d'enlever mes lunettes pour que boum, tout d'un coup, le monde change. C'est fou ce que ça a dû faire augmenter ma beauté intérieure, ça.
Pour l'épilogue, six mois plus tard, j'ai revu la croate en question. Elle aussi a réagi tout à fait différemment et plus chaleureusement. Et au final, je la bénis de tout mon être, tous les jours. Sans elle, je serais toujours resté le garçon timide que j'étais.
Bon, en même temps ceux qui me connaissent savent que j'ai encore gardé cette timidité maladive ;)
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