Lundi 31 juillet 2006

Vous avez déjà vécu des situations où le monde s'effondrait autour de vous ? Mais si, rappelez-vous... des examens foirés alors que vous étiez convaincus de les avoir réussis, des ruptures brutales, des sentiments de trahison... l'univers tremble sur ses bases, et vous avez l'impression que plus rien ne sera jamais comme avant (they say that time is a healer and now my wounds are not the same).

Alors que le train rentrait en gare, je n'imaginais pas que j'atteignais un de ces moments pivots. J'avais un sourire stupide sur le visage, probablement un bouquet de fleurs ridicule (je ne me souviens plus), et je cherchais des yeux la voiture dans laquelle elle m'avait dit être montée. Oh, j'étais nerveux évidemment. Je veux dire, ça faisait plus de deux mois qu'on correspondait quotidiennement, qu'on se parlait au téléphone, qu'on s'écrivait des lettres. Je l'avais mise sur un piédestal. Quelque part, je me demandais comment quelqu'un d'aussi formidable pouvait s'intéresser à moi.

La réponse à cette dernière question n'a pas tardé à arriver.

Elle est descendue du train, plus belle encore que sur les photos. Une mine un peu boudeuse, des yeux magnifiques, des cheveux blonds, les lèvres pleines, les pommettes légères, une trace de maquillage appliqué avec expertise, ni trop, ni trop peu. Elle portait un jean qui épousait ses fesses comme une seconde peau et un bustier qui soulignait la forme parfaite de ses seins. Elle portait sous le bras un carton à dessin, ces grands trucs verts qui font presque un mètre de long. Elle était un rêve éveillé. Tous les doutes que j'avais pu avoir s'étaient envolés.

Et puis elle m'a regardé. Et elle a haussé un sourcil. Et elle m'a dit "ah non, je pense vraiment pas que ça va être possible, là. Je suis assez déçue. Tu avais raison, j'aurais dû demander une photo". Et elle m'a planté là pour trouver un taxi.

...

...

Hum.

Quand on a 19-20 ans, qu'on n'est pas franchement sûr de soi, et qu'on a idéalisé ce jour pendant deux mois, ça fait un peu bizarre comme conclusion. Je me suis pris peu de punches dans ma vie sentimentale, mais ils ont toujours été taille XXL quand même. Je l'ai regardée partir sans qu'elle ne jette un seul regard en arrière.

Et je suis resté seul à me demander si j'allais chialer de rage, de tristesse ou d'orgueil blessé. Je suis rentré chez moi dans un brouillard. Je me suis assis devant mon ordinateur. J'ai relu les mails qu'on avait échangés. Je ne comprenais pas.

Le lendemain, du coup, je n'avais rien à faire. Les conversations qu'on échangeait d'habitude nous prenaient des heures et tout d'un coup il n'y avait plus rien. Un vide énorme dans ma vie. Rien à faire, rien pour le combler. Je suis resté deux-trois jours comme ça, comme un zombie au boulot, puis je me suis décidé à faire quelque chose.

Je me suis inscrit au ju-jitsu.

Je suppose que tout le monde a sa méthode pour surmonter la douleur et l'orgueil foulé aux pieds. Dans mon cas, je me suis mis au sport. Et quand je dis que je m'y suis mis, ce n'était pas à moitié. Je ne voulais qu'une chose, oublier dans la douleur et les courbatures. Je faisais deux heures de leçon chaque jour de semaine, une heure le samedi et le dimanche. Le reste du temps, je le passais dans leur salle de musculation ou à courir dans le bois de Boulogne. Je n'avais qu'un seul objectif: me crever tellement que je pouvais rentrer le soir juste pour me coucher et m'endormir d'un sommeil sans rêves.

Un mois plus tard, j'ai eu ma première ceinture (la jaune, youpi). Les lunettes que je portais m'empêchaient de bien suivre les entraînements. Sur les conseils de mon prof, je me suis donc décidé à porter des lentilles. Et le monde a changé.

J'ai mis ces lentilles pour la première fois un jour de semaine entre midi et deux avant de retourner en stage. J'étais à l'époque en stage dans un cabinet de conseil technique. Pour rejoindre mon bureau, je devais passer par les Ressources Humaines.

Et là, cet après-midi, alors que je me fraie un chemin vers mon travail, je vois deux filles du recrutement qui s'approchent de moi, toutes souriantes.

"Bonjour, tu es nouveau ici ? Tu t'es perdu dans les locaux ?"

Je les regarde, incrédule.

"Euh, non, ça fait un peu six mois que je suis en stage juste à côté de vous"

Gros blanc.

"Ah bon ? C'est con, on n'a jamais discuté, ça te dit de faire la pause avec nous ?"

....

....

Ce jour là, j'ai perdu pas mal d'illusions. On m'avait toujours dit que la beauté intérieure comptait beaucoup, l'intelligence, blablabla, que les filles aimaient la gentillesse, la douceur, tout ça tout ça, que le physique était accessoire.

Et là, il m'a suffi de prendre un peu d'épaules et d'enlever mes lunettes pour que boum, tout d'un coup, le monde change. C'est fou ce que ça a dû faire augmenter ma beauté intérieure, ça.

Pour l'épilogue, six mois plus tard, j'ai revu la croate en question. Elle aussi a réagi tout à fait différemment et plus chaleureusement. Et au final, je la bénis de tout mon être, tous les jours. Sans elle, je serais toujours resté le garçon timide que j'étais.

Bon, en même temps ceux qui me connaissent savent que j'ai encore gardé cette timidité maladive ;)

par Batracien publié dans : batracien
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Dimanche 30 juillet 2006

(Désolé).

Pourquoi est-ce que je vous parle de Kafka dans un blog qui n'a vraiment, mais alors vraiment, aucune prétention vaguement littéraire ? Parce qu'il a écrit la métamorphose. Et pourquoi est-ce que je vous parle de métamorphose ? Parce que c'est précisément ce que je vais vous raconter aujourd'hui, vues les innombrables (3, je crois, alors hein) demandes sur ce sujet.

Comme cet épisode me couvre encore de honte aujourd"hui, je vous demanderai d'être généreux et de ne pas me huer trop fort, parce que j'ai un petit coeur fragile qui saigne et tout et tout. Et puis bon, il fait chaud.

Fermez les yeux et attachez vos ceintures. Nous partons pour un grand voyage dans le passé et pour l'an de grâce 1999. Moby chantait Play et Britney Spears Baby one more time. Il y avait une éclipse totale à observer sur Paris avec des lunettes de protection. Paco Rabanne prédisait la fin du monde. Et depuis deux mois au moins, je discutais avec une fille sur internet.

Replaçons-nous dans le contexte: en 1999, tout le monde était loin d'avoir internet. Je n'y avais accès qu'au travers du stage que je faisais, et qui me laissait beaucoup de temps à tuer à surfer un peu partout. C'est donc naturellement qu'à cette époque je m'étais dirigé vers un forum de discussion, où j'y avais croisé quelqu'un qui avait l'air très sympathique et vaguement de sexe féminin.

Une chose entraînant l'autre, nous avons commencé à échanger des mails. En anglais, puisqu'elle ne parlait pas un mot de français. Je n'étais pas encore parti aux Etats-Unis, mon niveau était moyen, mais je dois dire qu'elle m'a fait faire des progrès foudroyants: rien de tel que la vraie motivation pour apprendre une langue.

Pourquoi ne parlait-elle pas français ? Simplement parce qu'elle vivait en Allemagne.
Pourquoi ne parlions-nous pas allemand ? Parce qu'elle avait beau vivre là-bas, elle parlait mal la langue bicoz elle était croate.
Que faisait une croate en Allemagne ? Elle essayait de percer comme top model et avait fait quelques photos de charme.

Bon.

Je vous rappelle que j'avais 19 ans, que que j'étais timide, moche, complexé, et que mon expérience des filles était plutôt limitée. Du coup, quand j'ai quelqu'un en face qui m'annonce qu'elle est mannequin, mon pouls s'accélère et mes oreilles se dressent. D'autant plus que les conversations par mail devenaient de plus en plus longues et que, sans même parler de physique, j'appréciais beaucoup l'esprit caustique de la fille. Elle avait aussi un sacré coup de crayon et dessinait dans un style très manga. Bref, j'étais tout fou comme on peut l'être la première fois qu'on a l'impression d'avoir beaucoup d'affinités avec quelqu'un sans même l'avoir rencontré. Oh, et puis le physique aidait, aussi.

Après moult hésitations de sa part, elle avait fini par m'envoyer quelques photos d'identité et certaines de son book. Ma mâchoire s'était décrochée. Pendant toute la journée, j'avais eu du mal à la remettre en place. Des gens comme ça, ça ne devrait pas exister. Ca brise tous les référenciels qu'on peut avoir par rapport à la gent féminine. C'est cruel.

De son côté ? Non, elle n'avait pas demandé de photo. Elle trouvait que ça tuait le mystère. Elle préférait l'idée d'un correspondant anonyme. Elle avait envie de rêver. Je la laissais faire.

Bref, je tombe amoureux d'une image de papier glacé et des mots jetés sur un clavier. Malgré la distance et mes finances limitées, nous passons à la vitesse supérieure en décrochant le téléphone et en nous parlant enfin (hey, ne vous moquez pas, à l'époque j'étais tout timide, c'était mignon). Là encore, malgré mon anglais fracturé, le contact passe très bien. Elle mentionne qu'elle va dans un mois passer sur Paris pour une séance de shoot et pour voir une amie. Elle me propose donc de rester un peu plus longtemps pour qu'on se voit. Galamment (bon, j'étais morfale sur le coup), je propose l'hébergement. Elle hésite, puis finit par accepter.

Je reçois en attendant une lettre (vous voyez, la fameuse lettre que j'ai retrouvée) enluminée de tous les côtés, avec de nombreux dessins à mon intention, des phrases enflammées, des poèmes, 12 pages de lecture recto verso.... et évidemment je fonds comme une vieille loque. Je ne peux plus m'enlever cette fille de la tête.

 

 

 

 

 

 

Le mois passe leeeentement. Je ne suis pas motivé dans mon stage. Je n'attends qu'une chose, c'est le jour J et l'arrivée de son train en gare, Gare du Nord.

Et finalement, ce jour arrive.

Et je me retrouve devant le quai du Thalys, les jambes tremblantes. Et là....

 

par Batracien publié dans : batracien
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Vendredi 28 juillet 2006

Comment veux-tu, comment veux-tu...

Juste pour remarquer que l'été, traditionnellement considéré comme la saison des amours, des rencontres, tout ça, est quand même vachement moins pratique que l'hiver en termes de confort.

Prenez ces derniers jours. Vous étiez contents d'avoir quelqu'un dans votre lit, vous ? Ou bien vous aviez envie, chers célibataires ? La libido, c'est bien - mais la température qui monte, c'est gênant. Rien de moins glamour que les corps qui se collent pendant toute la nuit et la transpiration qui se partage mutuellement sous le flap-flap désabusé d'un ventilateur pourri.

Non parce que bon, la sueur, c'est sympa dans le feu de l'action, ça montre que les corps se dépensent. On oublie même la chaleur, tiens, tellement on est concentrés. Mais c'est après. Les phases "tendresse". Les câlins, le gratouillage derrière les noreilles, le sommeil enlacés comme deux amants repus. Ben faut faire une croix dessus, hein. Fait chaud bordel ! On n'a qu'une envie, c'est de dormir toutes fenêtres ouvertes en espérant que les moustiques sauront lire le No Pasaran qu'on a inscrit d'une main espiègle sur le fronton de la fenêtre. Et du coup, la présence d'un corps, certes absolument divin, mais aussi vaguement pesant, n'est plus forcément un avantage pour dormir du sommeil du juste.

Alors que l'hiver... pardon, l'hiver c'est tout le contraire ! On est bien au chaud sous une couette délicate, on se tient chaud en se blotissant dans les bras l'un de l'autre. On recherche le contact, ne serait-ce que pour ne pas se geler les couilles - c'est fragile, ces petites choses là. On regarde les filles dans la rue avec un oeil scrutateur: qui ferait la meilleure doudoune ? On ne repousse pas la couverture, on n'a pas de ventilateur qui grince, on n'a pas la fenêtre ouverte pour bénéficier du camion de nettoyage à 6h du mat, non, on reste dans un petit cocon à partager son amour dans une frénésie de calories carbonisées.

J'aime pô l'été.

par Batracien publié dans : batracien
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Mercredi 26 juillet 2006

Non, je vous l'avais dit, vous n'aurez pas l'histoire de la lettre-bouleverseuse-de-vie-rangée aujourd'hui. Ca vous apprendra à voter pour deux sujets, na !

Et puis en écrivant mes souvenirs hier, ça m'a rappelé encore une histoire débile concernant le batracien coincé dans une voiture parentale avec une fille. On a toujours l'air ridicules, hein, dans ces moments-là.

En l'occurence, ça remonte à la prepa. Oui, oui, je vous le confirme, c'était avant la lettre sus-mentionnée, donc j'étais toujours un gros boulet à l'époque. Mais, comme dans toute prépa vaguement chicos, il y avait un bal de fin d'année. L'occasion rêvée de trouver la fille de ses rêves et de danser sensuellement avec elle sous un stroboscope doux et romantique. Sauf qu'en fait non, ça ne se passe pas comme ça.

Pourtant, au début, tout allait bien. J'avais demandé à une fille qui me plaisait et qui n'avait pas l'air totalement inaccessible (courageux, toujours) et elle avait répondu oui. Excellente nouvelle, quand même ! Du coup j'enfile mon costume de pinguin avec le blazer classieux et les boutons de manchette rutilants. Le truc que même dans une brocante, ils ne voudraient pas. Et je pars d'un pas conquérant pour aller récupérer ma promise chez ses parents et l'amener audit bal.

Sauf que.

Sauf que, forcément, tout ne se passe pas comme prévu. Déjà, la fille n'est pas prête au moment où j'arrive. J'entends un "juste pour deux minutes !" qui sort visiblement d'une salle de bains et je vois le père qui déboule pour me proposer de prendre un verre au salon en attendant.

"Non, mais vous savez, les femmes, elles disent 2 minutes et en fait on en a pour une heure, alors bon... un p'tit whisky ?" qu'il me demande.

Merde, un père "copain", manquait plus que ça. J'aime pas. Je ne supporte pas de faire la conversation pour rien avec un gars qui pense se mettre à mon niveau en parlant bagnoles et cul (genre, je parle de cul, moi).

Je fais les sons appropriés de circonstance, on parle de la puissance comparée des Mercedes et des BM auxquelles je n'y connais strictement rien, je fais semblant d'apprécier l'amertume du 12 ans d'âge quelconque qu'il m'a servi tout en retenant les larmes qui me montent aux yeux, et l'heure prévue se passe en effet sans que la dulcinée n'arrive.

Quand elle débarque enfin, j'ai perdu tout espoir d'arriver enfin à l'heure à cette putain de soirée. En plus, je ne suis pas convaincu par les efforts déployés. Elle était bien plus mignonne en jean/cheveux déliés/pas de maquillage qu'avec sa robe longue, ses cheveux en chignon sérieux et le maquillage appuyé. Mais bon, on ne discute pas des égouts et des couleurs.

"Faut qu'on speede, on va être à la bourre" je lance.

"Pas de panique, je te parlais de ma BM tout à l'heure, c'est moi qui vous emmène !" clame le Papa-copain-je-te-tutoie-vu-que-tu-vas-baiser-ma-fille.

Merde, le plan galère. Moi qui voulais partir le plus vite possible pour éviter de nouvelles anecdotes véhiculesques et lamborghiniques, ça n'est pas pour tout de suite. On se précipite dans le garage, il fait vrombir le moteur, et hop, nous voilà dans Paris. Et là...

"C'est bien, t'es un grand brun, je lui ai toujours dit que ses mecs étaient trop petits d'habitude" (le père)
"Papaaaaaa !" (la fille)
"...." (moi)
"Mais si, rappelle-toi, l'autre là, celui qui m'arrivait à l'épaule, tu l'as gardé combien de temps en plus ? Au moins trois mois nan ? Merde, c'était quoi son nom ?"
"Papaaaaa !" (la fille)
"...." (moi)
"En même temps, si elle a le tempérament de sa mère, tu fais une affaire mon gars, parce que putain ! Ah ouais, si c'est de famille ! Je te raconte pas, t'es parti pour une pure nuit !"
"Papaaaaa !" (couinement de la fille)
"..." (moi)
"Non mais je parlais de danse hein !"
"...."
"..."
"Mais bon niveau cul je compte sur toi ma fille, fais honneur à la famille hein !"
"..."
"..."

La voiture s'arrête dans un crissement de freins devant l'endroit du bal. Je descends, complètement secoué. La fille n'ose même pas me regarder. Et là, alors que je crois le cauchemar terminé, le mec me rappelle à grands gestes.

"Hey ! Hey ! P'tit gars !"

La mort dans l'âme, je retourne à la voiture.  Il est en train de fouiller dans la boîte à gants. J'ai un affreux pressentiment. Evidemment, ça se vérifie et il me balance une boîte de Manix dans les mains. En pleine rue.

"Si jamais tu n'avais pas prévu le coup ! Faut se protéger, mon gars ! Je compte sur toi !"

Et il démarre en trombes. Et je reste comme un con avec la boîte en équilibre sur mon pouce. Et les gens dans la rue me regardent bizarrement (tous des potes de classe, évidemment).

Et là, la fille s'approche de moi et murmure: "je te préviens, je ne sais pas ce que tu t'imagines, mais je suis juste là pour danser, hein. La boîte, tu n'y touches pas."

Merde.

par Batracien publié dans : batracien
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Mardi 25 juillet 2006

Bon, ben comme d'habitude personne n'a pris de position claire sur le simple vote que je vous demandais. Ah la la, les français sont des veaux, tout ça, tout ça. Du coup va falloir que je me tape les deux histoires... mais bon, hors de question que ça se fasse à la suite ! Je trouverai bien des conneries comme sujets entre les articles, na.

Aujourd'hui, on va donc vous parler d'une expérience fort traumatisante qui m'est arrivée en Allemagne. Replantons le décor. Je dois avoir 17 ans, je suis toujours plutôt catastrophique, et j'effectue un stage dans une banque allemande que nous ne nommerons pas pendant l'été. Glamour, eh ?

Tout cela ne serait rien si je n'avais pas non plus une grand-mère allemande, veuve, et très possessive envers son petit-fils (moi). Du coup, une fois par semaine, le week-end, je me tapais la corvée de remonter sur Bonn pour lui bisouiller la joue et manger avec elle en échangeant des conversations passionnantes sur la cuisson de la viande et le temps qui est chargé d'orage, eh oui ma bonne dame.

Ce dimanche-là, plongé dans mon assiette, j'étais loin de me douter que le destin farceur allait pimenter d'un doigt féminin ce séjour qui promettait déjà d'être absolument mortel. J'écoutais d'une oreille les plaintes grand-maternelles sur la circulation dans sa rue tout en me demandant si je pouvais éventuellement écourter mon stage et rentrer plus vite en France. Quand soudain...

Soudain, on sonne à la porte. C'est rare, chez ma grand-mère. Elle a 94 ans donc niveau amis qui viennent avec la vodka sous le bras sans se faire annoncer, ya pas trop. Elle hausse un sourcil. Je hausse un soucil. Nous haussons les sourcils de concert. Et ça resonne. "Mon dieu, sûrement un cambrioleur" dit-elle.

Comme tout petit-fils qui se respecte, je bande fermement (mes muscles) et je tire fermement (la porte).

Dehors, une vision de rêve pour l'ado que j'étais. Une demi-douzaine de filles en minishorts et petits tops pour supporter la chaleur, qui s'éventent avec componction avec les feuilles d'un questionnaire. Bon, je n'ai jamais été fan des allemandes en général, mais là pardon, c'était de la qualité supérieure, du Claudia Schifferage prometteur. Et puis bon, 17 ans, les hormones titillent.

"Bonjour" qu'elles font (oui, je vais vous traduire les conversations, ce sera plus pratique
"Guuueuuh" que je réponds (dans toutes les langues, ça donne la même chose)
"Nous sommes des militantes pour le WWF, nous venons pour un sondage, vous avez deux minutes ?"
"Bleeergh" que j'opine en admirant le superbe panda sur le top de la fille leader.
"Oh mais vous êtes français, trop cool, vive la France" !
"Glaaaaaaack" admets-je avec l'accent.

On me noie sous dix mille questions, on me demande si je suis gentil (oui), si je suis pour la paix dans le monde (oui), pour la déforestation (non), pour la mort injuste des bébés phoques (non), pour le tri et le recyclage (oui), pour les organisations comme Greenpeace (oui), si je veux souscrire et donner plein de sous (euh...).

C'est à ce moment que ma grand-mère intervient comme une furie et vient s'encadrer dans l'embrasure de la porte, le balai au côté, la bave aux lèvres.

"Fuyez, catins de satin ! Partez d'ici avant que je vous tranche en morceaux ! Succubes ! Séduisantes impénitentes ! Jezabel Fardées ! Allez trimballer vos jambes bronzées ailleurs que devant mon petit-fils qui du coup ne m'écoute plus parler de la cuisson du riz de veau !"

Bon, j'exagère un peu mais l'idée est là. Elle les a envoyées bouler comme une furie, a gueulé qu'elle ne me voyait pas beaucoup dans la semaine donc qu'il était hors de question qu'un quelconque questionnaire nous fasse perdre du temps ensemble et surtout, surtout, que jamais elle ne lâcherait un sou pour leur organisation donc bon vent.

Oui, ma grand-mère a un don naturel pour se faire des amies parmi la jeunesse en minishort.

En-dehors de l'aspect esthétique, j'aurais pu oublier rapidement cette histoire et revenir au train-train quotidien du travail bancaire (ne vous imaginez rien de formidable, j'étais au guichet). Sauf que...

Une semaine plus tard, coup de fil de mes parents: "Ca va, tu t'amuses bien en Allemagne ?"
Moi: "Ben bof justement"
Eux: "Et ta copine ?"
Moi: "Qui ? Ma quoi ?"
Eux: "Ne nous mens pas, on vient de recevoir une lettre pour toi d'Allemagne, avec une écriture féminine, et parfumée à la lavande que c'en est écoeurant"

Grand blanc.

Evidemment, j'avais complètement oublié l'épisode WWF. Du coup, j'essaie frénétiquement de me souvenir si j'ai pu rencontrer quelqu'un de vaguement féminin au guichet et si, surtout, j'ai laissé mon adresse. Mais non, aucun souvenir, impossible. Du coup je leur demande de me la réexpédier en Allemagne et j'attends avec curiosité.

Quand je reçois enfin la lettre (dont l'odeur de lavande n'était toujours pas estompée), je déchire l'enveloppe et je lis:

"Bonjour,

On s'est vus chez ta grand-mère mais on n'a pas pu suffisamment discuter vu comme elle a pété les plombs. C'est dommage, ça aurait pu être sympa ! Enfin fais-moi signe quand tu repasses en Allemagne, on pourrait se prendre un verre et apprendre à se connaître

PS: J'ai eu ton adresse sur le questionnaire WWF, j'étais la fille avec les longs cheveux blonds."

Ok, tout s'explique. Je me tape un gros flashback sur le moment du questionnaire. Bon, j'avais bien fait attention au degré de cuisson des jambes devant moi, mais les cheveux... merde, c'est laquelle ? En même temps, longs cheveux blonds, c'est prometteur.

Du coup, décidé à pimenter un peu la vie allemande, je prends ma meilleure plume et je réponds un truc du genre:

"Hello,

Quelle chance, je suis toujours dans le coin. Si tu veux qu'on prenne un verre demain, ça ne pose pas de souci, je fais le trajet. Voilà mon numéro allemand, blablabla"

Je dépose directement le truc dans sa boîte aux lettres, rapidement j'ai un coup de fil, joie et bonheur. Elle me dit qu'elle joue du violon justement demain, que ça lui ferait super plaisir que je la regarde jouer, et qu'ensuite sa mère nous déposera dans un coin sympa pour la soirée.

Bon, ça paraissait sympa tout ça. Mais j'aurais dû me méfier.

Déjà, rejoindre la salle de concerts a été une galère totale. A cet âge, sans voiture ni permis, on compte sur les transports en commun. Or, évidemment, ce n'est pas une salle en plein coeur de Bonn mais à la périphérie, sur des petites routes couvertes par des bus qui circulent peu le soir, bref je change trois fois de correspondance, je me paume, je demande mon chemin, je pleure, je râle, et j'arrive alors que le concert est bien avancé.

Je me glisse dans la foule en essayant de faire le moins de bruit possible et, une fois assis, je tente de trouver ma superbe Claudia Schiffer. Bon, comme tous les gens de l'orchestre sont en pantalon et n'ont pas de minishort, ça complique le travail de reconnaissance. Je cherche, je cherche, sans trouver.

Et soudain, le voile se déchire. Profitant d'une pause dans son morceau et sans la moindre retenue compte tenu du fait qu'elle est sur scène, je vois une petite boule de graisse qui sautille dans tous les sens en agitant les bras. S'il n'y avait pas eu de musique autour d'elle, elle aurait sûrement gueulé "ouhou, ouhouuuu !"

Bon, rien à dire, il y avait les cheveux blonds. Ils étaient même longs, comme promis. Mais alors pour le reste.... merde, mais comment avais-je fait pour ne pas me rappeler qu'elle était présente aussi ? C'est impressionnant, les mécanismes d'occultation du cerveau humain.

Oui, je sais, vous allez dire que je ne suis pas gentil, que le physique ne fait pas tout (surtout vu la gueule que j'avais), que la beauté intérieure.... mais bon, non quoi, non ! Je m'imaginais déjà dans un épisode de roman d'amour, la lèvre frémissant des compliments français que j'allais répandre sur la belle et paf, je me retrouve dans Benny Hill.

Le concert à peine terminé (oui, j'ai de bonnes manières, je suis resté), elle fonce sur moi comme la vérole sur le bas-clergé. Vous avez déjà essayé d'arrêter un train de marchandises ? Ben pareil.

"Regardez, regardez, c'est mon copain et il est français !" qu'elle brame à toutes ses copines violonistes qui visiblement n'en ont absolument rien à battre. Moi, j'hésite à commenter la méprise.

Je n'ai pas l'occasion d'ouvrir la bouche de toute façon puisque la mère arrive sur ces entrefaites, les yeux tout humides de voir sa fille en train de jouer les tourterelles. Gloups.

"Bon, les jeunes, je vous emmène en ville, vous me dites où vous voulez que je vous dépose ! Mais ne rentrez pas trop trop tard, hein ?"

"Mamaaaaaan" brame la fille.

Regloups.

Résumons la situation. Je me retrouve à l'arrière d'une voiture avec une fille qui ne me plaît absolument pas mais qui se colle à moi comme une ventouse en prenant mon consentement comme acquis, sous le regard bienveillant de la mater familias qui joue les mater maquerellas. J'ai soudain besoin d'un peu d'air.

Rapide regard vers la dulcinée en puissance. Non, mais non quoi. En plus elle s'est maquillée à la truelle, avec du rouge à lèvres qui lui dégouline partout sur le triple menton. Quoi, je suis méchant ? Hey, ce n'était pas vous qui étiez là à esquiver sa bouche en souriant stupidement.

Finalement, je fuirai lâchement.
"Non mais là j'ai grave mal au crâne, laissez-moi en ville, je retrouverai mon chemin, pas grave, on remet la soirée à une prochaine fois" je murmure.

Regard assassin de fifille. Regard meurtrier de maman, style "si tu fais pleurer ma fille, je vais te montrer à quoi sert réellement un four crématoire" (rhoooo). Plus personne ne desserre les dents. Je me fais éjecter à la Bertna von Südner Platz pour ceux qui connaissent, la fille descend aussi, elle essaie un baiser langoureux, je me prends du rouge à lèvres partout avant de détaler sans demander mon reste.

Et je cours, je cours dans les rues de Bonn, dégoûté, désespéré, tous mes rêves brisés, mon histoire d'amour anéantie avant même d'avoir commencé. Ouais, je suis difficile, je sais, mais merde quoi.

La vie est dégueulasse. A bas le WWF. 

par Batracien publié dans : batracien
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